Ils sont nombreux les docteurs à être convoqués au chevet du Parti socialiste. Tous ont la mine sombre, ou enjouée, c’est selon. Mais tous s’accordent sur la gravité du mal qui le ronge. Les plus pessimistes ont déjà revêtu leur tenue de deuil, et annoncent le trépas. Les moins alarmistes tempèrent leur inquiétude par quelques prescriptions sévères grâce auxquelles le malade, très atteint, pourrait néanmoins recouvrer la santé. Il est vrai que depuis son surgissement comme force politique moderne à la fin du XIXe siècle, le Parti socialiste en a vu d’autres : au début des années 1880, puis au temps de l’affaire Dreyfus, en 1920 et dans les années 30. A la fin des années 60, on le disait mort et enterré. Plus près de nous encore, on se souvient de ses misérables et traumatiques résultats aux élections législatives de 1993. Philosophes, sociologues, essayistes à la plume rapide, experts aussi péremptoires qu’incertains délivrent aujourd’hui un diagnostic : «C’est le poumon !» L’histoire est une science modeste. Quoique certains de ses professionnels la trahissent parfois, surtout en ces temps de doute, par l’abus de prophéties, elle n’a d’autre vertu que de nous rappeler les épreuves du passé. Elle invite tout au plus les acteurs du présent à se saisir de cette connaissance-là pour dessiner l’avenir. De l’histoire, on ne tire jamais de leçons, ou si grossières qu’elles risquent de nous égarer, surtout dans les matières politiques. On y entrevoit cependant des possibles, advenus ou non, qui ont peut-être l’intérêt de réveiller les énergies quand celles-ci sont épuisées. Que nous apprend l’histoire du socialisme français qui puisse avoir quelque écho en ce moment délicat de son histoire ? Entendons «écho» à la manière d’un héritage, d’un legs du passé au présent, legs qu’il convient de méditer avec patience et retenue. Toute reprise mécanique serait dégradée en ridicule et vouée à l’échec. Le principal legs du socialisme français est son exigence intellectuelle. Le socialisme est né comme une «idée». Ce qui ne signifie pas que la même idée ait été partagée par tous les socialistes au cours de leur longue histoire. A l’encontre de ceux qui, aujourd’hui, décrètent ce qui est «socialiste» et ce qui ne l’est pas, prononcent des exclusions, au profit d’une monopolisation de l’idée socialiste à leur profit, il faut rappeler que l’idée socialiste n’a cessé d’être vivante, enrichie, discutée, débattue, par les uns et les autres, dans des contextes historiques qui lui donnaient toujours sens, opposant ceux-ci à ceux-là, mais les réconciliant, ou pour le moins les rapprochant, le moment venu, même lorsqu’on les croyait «irréconciliables». Dans un récent ouvrage, Bruno Karsenti et Cyril Lemieux insistent beaucoup sur ce qui lie le socialisme à la vie intellectuelle, à la science des sociétés et à l’éducation. Car les socialistes n’ont jamais eu vocation à s’aligner purement et simplement sur les opinions supposées des «gens» ou du «peuple» : ils ont d’abord eu le souci de comprendre le monde dans lequel ils vivaient, puis de faire œuvre de conviction par le truchement d’une éducation aux savoirs les plus neufs. Or il faut bien reconnaître que depuis trois ou quatre décennies ce travail-là a été pour le moins négligé. Des commentateurs pressés - il n’en manque pas ! - sont prompts à jeter la pierre aux plus récents responsables socialistes. Ils n’ont pas tout à fait tort. Mais le «mal vient de plus loin» et ses causes ne peuvent se réduire à la paresse intellectuelle de quelques-uns. En politique, les fautes sont rarement individuelles. Malgré les efforts intellectuels de la deuxième gauche, les socialistes accédèrent au pouvoir, au début des années 80, avec un bagage théorique daté, remontant aux années 30, elles-mêmes héritières d’un XIXe siècle révolutionnaire toujours enchanté. Les années 70 avaient pourtant été riches d’innovations conceptuelles que les socialistes ne captèrent qu’en partie et sans vraiment revoir de fond en comble leur armoire à idées. C’est d’ailleurs à peu près ce même baluchon doctrinal que tente de reprendre, sans plus d’effort, la «gauche de la gauche» dont le pactole théorique pourrait se définir sous l’espèce d’un «Front populaire 2.0», un peu à la manière dont Lénine définissait le socialisme comme l’alliance miraculeuse des «soviets et de l’électricité». Deux septennats plus tard, le Parti socialiste, en dépit d’une expérience du pouvoir enrichissante, ne semblait guère en mesure de proposer un nouveau visage. Cette permanence est d’autant plus étrange qu’un événement majeur avait frappé toutes les gauches européennes : la chute du mur de Berlin et la désagrégation du communisme. Ce moment majeur de l’histoire contemporaine n’affecta pas seulement le Parti communiste (d’ailleurs déjà très mal en point) : il toucha aussi profondément le Parti socialiste, qui ne pouvait rester indemne. Sa culture politique, aussi antisoviétique pût-elle être, avait les mêmes racines que celles du Parti communiste. Les socialistes ne mesurèrent pas la profondeur de l’impact et l’impérieuse nécessité qu’il y avait à se redéfinir.